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Enfers & Damnation
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 « The Chronicles of Life and Death

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Kira Vlasievski

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MessageSujet: « The Chronicles of Life and Death   Ven 8 Jan - 18:00

ANCIENS ECRITS : (juste pour comprendre des allusions dans des posts)



Genèse



Michael III Romanov met fin au Temps des Troubles divisant l’Etat Russe et monte sur le trône de Russie.

Dans le même temps, Dimitri Vlasievski finit de boutonner sa veste brodée d’or et le miroir semble réfléchir un simple simulacre de sa splendeur. Dimitri n’a que faire du miroir, de sa veste ou encore de l’accession au pouvoir de Michael III : Par la fenêtre, il observe les silhouettes tortueuses des arbres que le froid a déjà dépouillé de leurs feuilles. C’est un nouvel hiver, qui comme tous les hivers, débute avec le mugissement inquiétant du blizzard dans la plaine russe. Comme chaque année, ils enverraient Igor et d’autres domestiques chercher du bois dans la forêt, comme chaque année Maria Praskovia écraserait une larme de ses gros doigts lors de la messe de Noël et comme chaque année, Dimitri jouerait inlassablement le même morceau au violon le jour du Nouvel An. Rien ne changeait véritablement d’une année sur l’autre dans la famille Vlasievski : on se prêtait aux mêmes rites, on adoptait les mêmes habitudes, les modifiant légèrement parfois et tout le monde intégrait à nouveau et pour les cinquante années à venir, cette vie codifiée par la hiérarchie du clan, la religion et les traditions. On se complaisait dans le luxe, l’opulence et le lucre avec l’illusion que cette existence perdurerait, immuable, à travers les siècles. Mais depuis le meurtrier hiver 1610, Maria Praskovia et Anikeï avaient remarqué une diminution alarmante de leurs capitaux, et dans le but de restaurer la fortune familiale, ils se mirent à la recherche d’une jeune fille issue de lignée noble afin de la marier à leur fils, Dimitri. Ils la trouvèrent en la personne de Lia Kinski. Grande, blonde, riche, cultivée et ayant de l’esprit, Lia répondait au plus infime des critères exigés par les chefs du Clan Vlasievski. Dimitri, lui, ne s’en préoccupait que très accessoirement et Lia ne représentait pour lui qu’un moyen détourné de satisfaire ses parents. Il ne pense qu’au violon, à la peinture et aux moyens de perfectionner son art de sorte que les sons sortant de son instrument soient aussi mélodieux et aériens que les chants célestes. Eternel insatisfait, il n’aspire qu’à placer chaque note à l’emplacement parfait dans ses œuvres de composition et si Lia ne l’en empêche pas, alors il ne s’opposera aucunement à ce mariage.

Maria Praskovia se tient dans l’encadrement de la porte. Mère de Dimitri, elle incarne le cerveau du clan Vlasievski. Sa carrure imposante, son regard pénétrant, ses larges robes richement brodées et les nombreux bijoux sertis de pierres précieuses qui ornent ses doigts révèlent admirablement le charisme qui émane d’elle. Maria Praskovia tient réellement à peu de choses : la situation du pays, les bouleversements politiques et la misère du village d’à côté ne lui importent que peu. Elle ne se consacre qu’à l’équilibre et au maintien de cette famille qu’elle dirige avec une rigueur et une droiture exemplaires. Maria Praskovia se déplace lentement, ses talons claquent sur le parquet et elle vient se placer devant la fenêtre dont elle occulte presque totalement la lumière. Mesurant chacun des gestes de son fils, elle s’enquiert :


« - Tu es prêt Dima ? » *

- Bientôt Mère.

- Bien. Lia et ses parents ne sauraient tarder. »

* Surnom affectif attribué au prénom Dimitri.

Elle s’apprête à sortir, lorsque, soudainement Dimitri se retourne, esquisse un pas précipité et la rappelle :


« Mère … Lia aime t-elle le violon ?

- Je suppose Dima. Toute fille de bonne famille se doit d’aimer le violon. »


En vérité, Lia n’aimait pas particulièrement le violon, pas plus que la littérature ou la botanique. Elle aimait simplement tout ce qui attrayait à Dimitri et donc, le violon. Ce mariage ne la rendait pas malheureuse et, résignée, elle avait décidé de s’accommoder le mieux possible à son futur époux pour elle aussi, contenter ses géniteurs.
Le heurtoir de bronze claque deux fois sur la porte de la demeure et Maria Praskovia, noyée dans ses dentelles et ses volants, accourt aussi vite que sa corpulence le lui permet. Et pendant que les parents Kinski échangent les politesses habituelles avec Anikeï et Maria, Dimitri transgresse le protocole d’usage et, d’une main tendue délicatement, invite Lia à le rejoindre. La fine silhouette de la jeune russe se détache de celle de son père, et avec une légèreté qui n’a d’égale que sa grâce, se rapproche du fils Vlasievski :



« Je vous prie de m’excuser. »


Ses paroles s’achèvent par une simple révérence à Mme Kinski accompagnée d’un « Madame. » respectueux, et, sous les yeux médusés de ses parents, Dimitri s’éloigne furtivement, entraînant Lia avec lui au salon. Nul n’aurait su démêler avec certitude les multiples sentiments qui se lisaient sur le visage de Maria Praskovia à cet instant. Nul n’aurait pu déterminer si elle se réjouissait de l’attention, voire même de l’affection que Dimitri semblait porter à Lia et ainsi de la réussite de cette rencontre qui assurait la pérennité financière du Clan Vlasievski ou bien si elle rageait intérieurement de la conduite insolente de son fils et craignait, de ce fait, un refus possible de la part des Kinski. Personne ne sut jamais ce que Dimitri dit à Lia ce jour-là. Personne ne compris jamais le caractère foudroyant de cette attraction mutuelle mais tout le monde se félicita de leur union l’année suivante. Maria Praskovia avait revêtu sa robe la plus impressionnante, elle avait passé à ses gros doigts émeraudes et diamants tandis que sa gorge supportait les multiples tours d’un collier de cristal grandiloquent à l’éclat incomparable. Lia irradiait et le visage de Dimitri rayonnait pour la première fois depuis bien longtemps.

Suite logique des choses, l’année suivante Lia mit au monde un enfant. La jeune femme souhaitait accoucher d’une fille qu’elle aurait nommée Kira, prénom signifiant « consacré au divin », malheureusement en raison des avancées médicales médiocres, elle mourut en couches sans savoir que l’enfant qui naquit n’était pas une fille mais un garçon. Dimitri décida de donner au bébé ce prénom en dépit de son sexe, en guise de dernier cadeau à sa défunte femme.


KIRA'S POINT OF VIEW

Avec le recul, je m’aperçois que ma petite enfance ne m’a laissé que très peu de souvenirs, non pas qu’elle en ait été totalement dénuée, ni que ma mémoire m’ait joué quelques tours. Je pense simplement avoir inconsciemment évincé de mon esprit des morceaux entiers de mon histoire pour diverses raisons. Sans doute gagnaient-ils à être oubliés, je ne sais pas.

Ma petite enfance m’apparaît en réalité comme une suite d’épisodes discontinus séparés par de larges périodes creuses semblables en tous points à des trous noirs. C’est comme si durant ces dernières, je n’avais pas existé. Aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais eu à me plaindre de l’absence de mon père, ni de sa négligence. Il s’occupait de moi assez remarquablement mais je sentais, lorsqu’il prononçait le nom de ma mère, qu’un voile obscurcissait son regard et que la douleur s’emparait de tout son être, déchirant son âme. Je ne doute pas de sa bienveillance mais il me semblait qu’il me considérait simplement comme un lien, une sorte de raccord vivant entre Lia et l’amant passionné qu’il avait été. Parfois, il s’enfermait dans le salon et je pouvais entendre les mélodies déchirantes qui s’échappaient de son violon, celles qu’il lui avait jouées tant de fois. Je devais avoir 5 ans tout au plus lorsque j’entrouvrais maladroitement et au prix d’incommensurables efforts la lourde porte du salon. Il s’arrêta brutalement de jouer, son archet comme suspendu et posa sur moi son regard affolé :


« - Qu’est-ce que tu fais ici Kira ?

- Annouchka ne m’a pas interdit d’entrer. »


Annouchka, c’était Anna, une servante que Maria Praskovia avait nommée gouvernante à ses heures perdues. Lorsque mon père se retranchait dans son bureau, je me réfugiais souvent auprès d’elle, traînant dans ses jupons alors qu’elle me reprochait en souriant « Kira, tu vois bien que je suis occupée ! ». Au final, elle me prenait dans ses bras et je sentais à son contact une douce chaleur m’envahir peu à peu, si bien que je m’endormais fréquemment contre elle. J’obéissais au doigt à et l’œil à Annouchka lorsque cela m’arrangeait, y compris dans la situation présente. J’affichai une moue innocente et regardai mes pieds, puis relevai les yeux vers mon père et lui demandai :

« - Il y a un oiseau dans ton violon ?

- Pourquoi y en aurait-il un ?

- On dirait qu’il chante. Tu m’apprendras un jour ?

- Oui Kira, un jour peut-être. Elle t’entendra sûrement. »


Et puis le jour en question n’est jamais arrivé. Je me souviens avoir demandé à Annouchka de m’apprendre mais Annouchka ne savait pas jouer du violon. Avec du recul, je pense qu’il jouait uniquement pour Lia et ne souhaitait pas partager cet art qui les avait réunis tous deux comme Maria Praskovia me l’avait raconté bien des fois. J’avais la sensation qu’il se représentait la musique comme un lien post-mortem, un moyen d’invoquer à nouveau la présence de son aimée à travers ses mélodies préférées. J’avais compris que ma demande resterait vaine, c’est pourquoi, je ne l’ai jamais renouvelée. J’essayais quelques fois de jouer seul, avec l’espoir que le génie me frapperait et révélerait un virtuose, néanmoins je pris conscience assez tôt que le violon ne supportait pas la médiocrité et me résignais finalement à devenir aussi bon que mon père.
Ma petite enfance me revient principalement sous forme d’images et mises à part quelques phrases ou conversations m’ayant marqué, les seuls sons qui me parviennent de ces siècles antérieurs se résument à la musique. Cette partie de ma vie me semble comme hantée par le son du violon, à la manière d’un film muet couvert uniquement par une bande-son classique. Le fil conducteur de ma petite enfance, c’est le violon. Il possède un pouvoir assez extraordinaire pour que, des centaines d’années après les avoir entendues, je sois capable de fredonner maladroitement les œuvres de mon père. C’est sans doute ce caractère intemporel qui le poussait à continuer à jouer malgré la souffrance manifeste qu’il éprouvait toutes les fois où il faisait grincer l’archet sur les cordes du précieux instrument.

Mon père, tout comme ma mère, ne possédait ni frères ni sœurs et de ce fait, je n’avais pas de cousins avec lesquels jouer. Je ne fréquentais à vrai dire que les domestiques, mon père et la vieille Maria Praskovia (Anikeï avait rendu l’âme peu de temps avant.). Je passais mes journées à observer Annouchka à l’ouvrage, à la suivre comme un chien suivrait son maître et à lui poser des questions diverses auxquelles elle n’apportait que des réponses pour le moins évasives. Elle se contentait de répéter machinalement que ma curiosité me perdrait, que les choses étaient ainsi et qu’il ne servait à rien de tenter de les comprendre. La nature m’intéressait tout particulièrement pour une obscure raison. Parfois, lassée de m’entendre geindre lamentablement, elle m’emmenait avec elle au village voisin pour aller chercher du lait le plus souvent. J’ignorais pourquoi mais elle refusait systématiquement de me laisser pénétrer dans cette bourgade et m’abandonnait souvent à l’entrée sous la surveillance d’un autre domestique. Ses interdits ne faisaient que m’intriguer davantage et pour cause, je ne connaissais du monde que le manoir familial et son domaine. Des éclats de voix, des crépitements et d’autres sons indistincts me parvenaient tandis qu’une succession de bâtisses délabrées dont les cheminées fumaient continuellement s’offrait à mes yeux avides de singularité. Annouchka revenait ensuite et nous rentrions à la maison comme si rien ne s’était passé.
Un jour, je me hasardais à lui demander pour la énième fois :


« - Annouchka, pourquoi les feuilles des arbres tombent-elles ?

- Elles tombent, c’est tout, et réapparaissent au printemps.

- Peut-être qu’ils le savent, eux. »


Je m’arrachai à sa surveillance et dévalai les escaliers aussi vite que je le pouvais. Derrière moi, j’entendais les pas précipités d’Annouchka et les échos de sa voix affolée qui appelait « Kira, Kira ! ». Je n’avais qu’une idée en tête : satisfaire ma curiosité en allant demander aux enfants d’à côté s’ils connaissaient l’origine de la chute des feuilles. Pour l’avoir arpenté de nombreuses fois, j’avais mémorisé le chemin conduisant au village et je m’y rendis sans mal. La voix d’Annouchka semblait s’être évanouie et j’espérais qu’elle avait renoncé à me poursuivre. Pour la première fois de ma vie, je passais l’orée du village et à cet instant, une excitation sans nom illuminait mon visage et faisait battre mon cœur. Elle retomba néanmoins bien vite. Les voix que je supposais être rires s’avéraient râles de souffrance et indications sèches. Au lieu d’enfants joyeux, je ne voyais que des adultes dans de petits corps, au visage spectral, portant une ombre et un fardeau bien trop lourds pour eux. Ils me fixaient de leurs pupilles perdues comme on regarde un animal singulier et je lisais dans leur regard un mélange de frayeur et de mépris. Je compris soudain pourquoi Annouchka m’avait toujours défendu d’entrer et je crevais d’envie de crier son nom comme si je craignais qu’ils me dévorent. Pour moi qui avais toujours grandi dans l’abondance sous toutes ses formes, cet univers étranger m’apparaissait irréel. Je n’imaginais pas une telle misère, j’allais même jusqu’à découvrir le véritable sens de la notion de travail.
Je fis un pas, puis deux, je laissais tomber ma veste de velours malgré le froid qui me tordait le ventre, je ne savais pas pourquoi. Il me semblait que mon corps agissaient indépendamment de ma volonté : j’avançais droit devant moi, sans réfléchir alors que je mourrais d’envie de retourner chez moi. Annouchka devait se ronger les sangs, avoir alerté Maria Praskovia et mon père, cela n’avait pas d’importance. Ils n’appartenaient pas à ce monde là. Je ne pensais plus même à la chute des feuilles et à toutes les autres questions sans réponses, je ne pensais plus à rien. J’avançais, voilà tout. Un enfant rentra dans une des maisons dont la porte grinça. Je m’arrêtai et, la main tremblante, m’apprêtais à frapper lorsqu’on m’interpella au loin. C’était Annouchka. Je suspendis mon geste et me retournai vivement. Elle accourut et me prit dans ses bras tandis que j’articulais difficilement à cause du froid :


« - Tu … tu savais Annouchka ? Tu savais … hein ? »

Mais elle ne répondait pas. Annouchka pressait simplement le pas et ne cessait de ressasser que j’aurais du l’écouter, elle implorait Dieu de lui donner un enfant moins curieux et priait pour que je ne tombe pas malade. Malheureusement, les prières d’Annouchka s’avérèrent totalement inefficaces et une semaine plus tard, j’étais cloué au lit. La tête me tournait affreusement, des images de mon expédition me revenaient sans cesse en mémoire et père disait que je marmonnais des paroles incompréhensibles dans mon sommeil. J’avais chaud et l’instant d’après, mon corps me semblait gelé. Maria Praskovia fit venir un médecin qui me diagnostiqua une maladie dont j’ai oublié le nom et me prescrivit des remèdes archaïques dûs aux faibles connaissances médicales que lui permettaient son temps.
Pendant toute la durée de ma convalescence, je repensais au village. Ma fascination pour lui n’avait pas faibli et même si je ne ressentais pas le besoin d’y retourner, je songeais aux enfants de mon âge. Bien sûr, lorsqu’il m’arrivait de l’évoquer, Annouchka me dissuadait grandement de retenter l’aventure mais je n’y comptais pas.


Je vivais donc, prisonnier d’une enclave dorée aux antipodes du monde.
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Kira Vlasievski

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MessageSujet: Re: « The Chronicles of Life and Death   Ven 8 Jan - 18:07

Enfance/adolescence

De mon enfance et de mon adolescence, je ne retiens que de longues heures passées dans le salon à écouter une voix monotone, devant des ouvrages poussiéreux, le regard tourné vers la fenêtre et mon âme vagabondant plus loin encore.

Dès l’âge de 8 ans, mon père fit venir un précepteur, Mr Ivanovitch. Il était quasiment chauve, possédait un nez aquilin sur le bout duquel étaient posées de minuscules lunettes et se plaisait à me fixer de ses petits yeux porcins enfoncés profondément dans ses orbites. Grand et maigre, sa silhouette se mouvait avec élégance et il traînait avec difficulté une énorme valise dans laquelle se trouvaient ses livres. Lorsque Mr Ivanovitch ouvrait un livre, le temps semblait suspendu. Ses yeux minuscules brillaient, il effleurait le papier jauni de ses doigts squelettiques comme s’il craignait de l’abîmer. On aurait dit un archevêque tenant entre ses mains le décalogue reçu de Dieu lui-même. Toujours vêtu de noir, grave et austère en toutes occasions, je songeais qu’il n’incitait que peu à l’étude. Il reniflait fréquemment et à chaque fois qu’il citait un auteur, il esquissait un léger sourire empreint d’une satisfaction manifeste. Sa moustache grise frémissait immanquablement et il ponctuait ses fins de phrases d’un « n’est ce pas » récurrent. Mr Ivanovitch possédait une culture insondable pour le XVIIè siècle et il était d’ailleurs considéré comme un intellectuel à l’époque. Force est de constater que tel n’était pas le cas puisque le nom de Youri Ivanovitch ne traversa pas les âges.

Je me souviens encore de la première fois où il se présenta à moi. J’étais assis dans le fauteuil colossal de Maria Praskovia devant la fenêtre lorsque son grand corps dégingandé apparut derrière moi. Il posa sa main sur mon épaule et articula distinctement : « Bonjour Kira Vlasievski. Youri Ivanovitch, je suis votre précepteur. » J’inclinais la tête mais il préféra serrer de sa grande main froide la mienne, même si je ne comprenais pas la raison de sa venue. Malheureusement, les instants qui suivirent me l’apprirent et de la manière la plus simple qui soit. Il alla s’asseoir à la grande table rectangulaire occupant le centre du salon, ouvrit un livre d’algèbre et commença à déclamer tout bas « Les bases d’algèbre, addition de deux nombres. » Je tournai la tête vers lui mais il poursuivait, imperturbable. Je songeais alors que ma place était à ses côtés et je m’assis en face de lui.
Les premières années, je remplissais mon rôle d’élève assidu. J’étudiais inlassablement, de manière mécanique et je percevais presque dans les yeux de Mr Ivanovitch, une lueur de fierté. Maria Praskovia veillait tout particulièrement à ma compréhension des mathématiques et surtout de l’algèbre, sans doute pour qu’après sa mort et celle de mon père, je puisse à mon tour être capable de tenir les comptes de la famille. J’excellais dans toutes les matières mais je ne comprenais pas le but de tout cela. Tous les jours, à 15h, j’allais me placer à la table du salon, parce que je le devais, c’était tout. Je n’allais même pas demander la raison de cet enseignement à mon père et me contentais de respecter sa volonté.

Les années suivantes s’avérèrent plus laborieuses. Avec le temps, Mr Ivanovitch incluait dans son programme de nouvelles matières et des notions plus complexes. Avec lui, j’apprenais la géométrie, la médecine, la biologie, l’art de la guerre, l’arithmétique, la physique, l’histoire, la religion … Je lisais les ouvrages guerriers des grands généraux russes et trouvais leurs batailles dénuées de sens. J’aurais pu continuer à absorber quantité de connaissances comme avant, néanmoins je n’arrivais plus à me passionner pour l’abstrait et je jugeais désormais ces préceptes inutiles. Mr Ivanovitch tentait aussi de m’inculquer les bases de la musique et de la peinture, en vain. Il possédait une extraordinaire capacité à s’extasier sur des tableaux qu’il m’apportait, se lançait dans des exposés dithyrambiques et délirait fréquemment sur la lumière apportée par le peintre, sur l’attitude des corps ou encore sur la dextérité avec laquelle l’artiste conférait une atmosphère à l’œuvre. Malheureusement pour lui, je n’étais pas capable des mêmes envolées lyriques. Il désespérait un jour de me faire lire une partition ou de me faire comprendre la portée et la signification d’une œuvre à laquelle il trouvait une beauté ineffable. Maria Praskovia se lamentait jour et nuit sur son bon à rien de petit fils, sans doute inquiète pour l’avenir de son clan, mais mon père ne me reprochait en rien ma fainéantise.
A la fierté potentielle suggérée autrefois par le regard de Mr Ivanovitch, succédait le désarroi profond de l’enseignant tentant d’apprendre quelque chose à un imbécile. Il éveillait en moi certains remords et ignorait tout de la peine qu’il m’inspirait. Je constatais qu’il avait de plus en plus de mal à me transmettre sa passion et pour tout dire, y mettait de moins en moins de conviction, résigné. Souvent, il me rappelait à l’ordre, ses yeux porcins rivés sur moi :


« Kira, écoutez ce que je vous dit. A quoi pensez-vous ?

- A toutes les choses que vous ne dites pas. »


Je pensais en effet en avoir plus appris en me rendant au village voisin à l’âge de 5 ans que durant toutes les heures où je fus assis en face de Mr Ivanovitch et de ce fait, son enseignement m’apparaissait particulièrement limité. Ses livres m’avaient certes inculqué la raison pour laquelle les feuilles des arbres tombaient en hier mais ils n’expliquaient pas les visages ternes des enfants qui hantaient encore mes rêves. Les grandes batailles ne permettaient pas de lutter contre la misère et la causaient sans doute même. Mr Ivanovitch ne pouvait répondre à cela et, en dépit de la culture dont j’étais à présent détenteur, je le considérais dès lors comme mon égal. Je n’avais donc plus de leçons à recevoir de lui. Suite et fin de mes relations avec Mr Ivanovitch.

Le 8 février, jour de mon anniversaire, était une date assez invariable. Les 8 février se suivaient et se ressemblaient tous. La scène de l’anniversaire se répétait, immuable, et chacun remplissait le rôle qui avait été écrit pour lui à l’avance.

Il semblait primordial à Maria Praskovia de fêter dignement la naissance de l’unique hériter du clan. En effet, elle tenait à faire de ce jour une sorte de quintessence dans le surfait et inconsciemment, dans le grotesque. La vieille femme, que le temps accablait davantage d’années en années, déployait une énergie incroyable, et pour tout dire insoupçonnée, dans les préparatifs de ce jour. Une semaine avant, elle dépêchait tous les domestiques qui s’affairaient à la décoration du château. On astiquait l’argenterie et la vaisselle familiale, on nettoyait le château de fond en comble, de sorte que la demeure poussiéreuse ravagée par les ans et la négligence retrouvait chaque 8 février sa splendeur passée. Elle faisait venir des provinces environnantes des produits rares et coûteux et exigeait des cuisiniers qu’ils préparent un repas gargantuesque bien que nous ne soyons que trois. Le jour de mon anniversaire aurait pu figurer dans une encyclopédie en face du mot « faste ».
Enfant, je m’amusais de l’agitation dans laquelle le manoir se trouvait plongé à l’approche du 8 février. Elle rompait avec la morne platitude des autres jours. C’était pour moi l’occasion de me rendre en cuisines et d’observer consciencieusement les allées et venues des domestiques, leurs gestes précis, mesurés, et l’organisation remarquable à laquelle ils répondaient. Mais au fil des ans, cette immense mascarade finit par me lasser, je n’en voyais plus l’utilité. Maria Praskovia s’épuisait vainement, elle hurlait des salves d’ordres et d’injures aux malheureux domestiques et se démenait telle une furie dans le but de faire exaucer chacune de ses fantaisies. Même si elle m’affirmait le contraire, j’avais la sensation qu’en réalisant chaque année cet évènement colossal, elle satisfaisait en réalité ses caprices mégalomanes plutôt que mes désirs. Souvent, alors que je l’aidais à marcher, elle prenait mon visage entre ses gros doigts, me regardait fixement et me murmurait, essoufflée :


« - C’est pour toi que je fais tout ça Kira.

- Je sais, mais je ne t’en demande pas tant.

- Cesse donc de bavarder ! Va voir si ton père a besoin de toi ! »


Elle chassait ensuite le bras que j’avais passé dans son dos par précaution, prétendant qu’elle pouvait très bien marcher toute seule. Je restais quelques instants derrière elle tandis qu’elle s’éloignait lentement, veillant à ce qu’elle ne tombe pas.

Chaque année, le repas nous était apporté par quelques serviteurs que Maria Praskovia avait habillés richement pour l’occasion. L’intégralité de la table était recouverte par des mets aussi divers que nombreux et j’avais peine à voir mon père, pourtant assis en face de moi. Venait ensuite l’ouverture du cadeau. D’années en années, la vielle femme rivalisait d’ingéniosité et semblait à chaque fois, gravir une nouvelle étape dans le luxe du présent. J’amassais dans ma chambres de somptueux vêtements que je ne portais jamais, des instruments de musique, dont je n’avais du reste pas l’utilité, élaborés par les plus fins luthiers du pays ou encore des livres magnifiques mais qui ne m’intéressaient nullement. Je feignais l’enthousiasme, Maria Praskovia jubilait et mon père pleurait la perte de son épouse, c’était donc presque comme si tout était normal. Papa regardait son fils grandir et évoluer avec une indifférence rare et il posait sur moi les regards qu’il aurait adressés à Lia, comme si elle n’avait jamais disparu. Souvent, il me prenait dans ses bras, je sentais ses larmes humides dans ma nuque et il murmurait de manière inaudible « Pardon Kira, pardon, pardon … ». J’avais la sensation permanente d’être responsable de la mort de ma mère et plus que mon anniversaire, c’était sa perte que Papa célébrait tous les 8 février. Je ne pouvais pas lui en vouloir et avec le temps, sa souffrance s’était comme banalisée, je ne m’offusquais plus de ses chagrins devenus presque rituels. Je lui offrais une épaule sur laquelle pleurer, des paroles que je rendais aussi réconfortantes que possible même si je savais qu’il demeurerait à jamais inconsolable et je lui assurais que j’étais heureux, que tout allait bien. En réalité, ces scènes pathétiques me plaçaient en face d’ennemis redoutables : ma faiblesse et mon impuissance. Je ne parvenais pas à apaiser la douleur de mon père et j’épuisais inconsciemment Maria Praskovia et les domestiques.

Avec le recul que m’autorise l’éternité, je constate que la vision actuelle de l’anniversaire inscrite dans l’imaginaire occidental se trouvait à des lieues des scènes que je vivais à l’époque, dans le ressenti je veux dire. La souffrance de Papa remplaçait les explosions de joie, la fatigue se substituait aux réjouissances et la lassitude aux surprises.


J’étais certes le centre du monde puisque mon monde à moi se résumait à un homme anéanti et à une vieille femme grabataire, obsédée par la richesse.
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Kira Vlasievski

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MessageSujet: Re: « The Chronicles of Life and Death   Ven 8 Jan - 18:31

Transformation
LENA'S POINT OF VIEW


J’ai rencontré Kira pour la première fois en novembre 1634. Cela faisait maintenant 400 ans que j’avais quitté le monde des vivants pour rejoindre celui des ombres. 400 ans, que le temps passe vite, 400 ans. 400 ans durant lesquels ma vie s’était résumée à une errance sans fin, sans but et sans compagnon. 400 ans de lutte et de souffrances, de rage tue et d’ignominies sans nom. Pourtant, j’ai été humaine, comme lui. J’avais certes, déjà le teint pâle, mais le sang chaud, un cœur qui aurait battu au rythme du sien, un regard vif mais néanmoins insondable. Je craignais la mort, je craignais le froid et la faim. Puis, tout prit fin dans un chaos informe. 400 ans m’ont rapidement transformée en une bête sanguinaire que j’ai longtemps cherché à réprimer avant de comprendre que l’issue de ce combat avait été décidée sans moi. J’ai enfoui mes sentiments assez profondément pour ne plus éprouver aucun scrupule à tuer ceux qui avaient autrefois été mes semblables. L’humain m’apparaissait faible et inférieur et il ne représenta bientôt plus que le moyen de ma subsistance. Il fallait choisir : c’était eux ou moi et je n’étais pas assez forte pour périr et trop faible pour les épargner. Je ne constituais plus qu’une masse de chair ni complètement morte, ni totalement vivante, n’aspirant qu’à se nourrir et en ce sens, j’étais en tous points comparable à un animal. Je ne satisfaisais que mes besoins vitaux car les autres me semblaient superflus et pour le moins secondaires. C’était compter sans Kira.
Comme chaque année, je savais qu’avec la disparition des rayons du Soleil s’envolaient aussi mes espoirs de passer une saison tranquille. Je ne craignais pas l’hiver mais il n’en demeurait pas moins une période passablement désagréable. En effet, en dépit de mon immortalité, je restais sensible à certaines variations de température ou d’ambiance. La neige avait recouvert la plaine russe devenue immaculée et les arbres semblaient sur le point de s’affaisser à tout instant. La lumière de la Lune éclairait cette grande étendue blanche et s’y réfléchissait tant et si bien que j’avais peine à garder les yeux ouverts. Le froid me serrait les entrailles, chaque bourrasque me coupait le souffle et je respirais difficilement. Je me sentais incroyablement faible et mon corps le savait : la blancheur cadavérique de ma peau laissait deviner mes veines, mes pupilles bleues dilatées criaient famine et je manquais de m’effondrer à chaque pas. J’étais gelée et j’avais soif. Malheureusement, j’errais au milieu d’un désert de glace, sans âme qui vive à des kilomètres à la ronde. Pour quelle raison m’étais-je égarée dans ce trou que même les animaux semblaient avoir jugé trop inhospitalier ? Je marchais encore des heures durant, au cœur de ce monde où rien ne bougeait sinon moi. Ma propre respiration aurait répondu en échos aux pulsations de mon cœur si ce dernier battait encore et seul ce son me parvenait. Le paysage ne changeait pas et j’avais la sensation de m’enfoncer dans un endroit inextricable. Si l’on ne meurt pas de faim, il est certain que l’on meurt du manque de sang. J’aurais tué n’importe quoi. Je me serais abaissée à mordre un rat, à le relâcher exsangue avec délectation. Le temps n’était pas au raffinement et le choix restait un luxe.

J’aurais tout de même souhaité une fin plus éclatante, presque tragique, des spectateurs autour de moi pour témoigner de mon illustre sortie de scène. Au lieu de ça, j’allais crever, seule, aboutissement de 400 ans d’isolement. Je songeais à renoncer, j’envisageais déjà la mort ou la folie qui me condamnait tout autant lorsque j’aperçus la lueur d’un feu à l’horizon. Je courai, aussi vite que ma faible constitution me le permettait, trébuchant, tombant parfois sur ce tapis blanc dont la froideur me mordait les mains. En fait d’un feu, il n’y avait rien. Mon esprit avait sans doute fini par se représenter ce que je désirais le plus au monde en cet instant, mais avec tellement de réalisme que j’étais parvenue sans peine à y croire. Rien, ou presque. Adossée contre un arbre, un des rares dans cette plaine, je distinguais la silhouette d’un jeune homme, jeune de surcroît. J’avais enfin trouvé le moyen d’étancher ma soif et d’assurer mon salut :


« - Qui es-tu ?

- Kira.


Kira. Tu as un drôle de prénom Kira. Pendant 400 ans, je n’ai jamais rencontré de jeune homme se prénommant ainsi. Kira. C’est abrupt, doux et mélodieux à la fois, mais je hais la signification de ton nom. « Consacré au divin ». Sais-tu que tu te trouves face à une créature des ténèbres ? Cela ne fait que confirmer le goût douteux pour l’ironie du créateur. Je vais t’appeler Petite Fille, car c’est bien un prénom féminin que tu portes, non ?. Kira. Alors, c’est ainsi que se nommait celui qui venait de frapper à l’emplacement de cette chose que je croyais morte depuis longtemps, cette chose éteinte que l’on nomme cœur. Kira, Kira, Kira. J’ai envie de le répéter indéfiniment, de rire alors que je me trouve aux portes de la mort. Certains disent qu’au moment du trépas, on voit toute sa vie défiler. Je pouvais sentir jusqu’au souffle de la Grande Faucheuse, mais je ne voyais que ton visage. Comme toujours, tu souriais avec élégance. J’inclinai la tête et te demandai, candide :

- Tu es perdue Petite Fille ?

- C’est plutôt à moi de te poser la question. »


Il était grand et mince et possédait une désinvolture extrême comme s’il ne se préoccupait ni de moi, ni du reste du monde. Kira semblait s’ennuyer cette nuit de novembre 1634. Moi je voulais juste vivre et j’étais prête à enfoncer sauvagement mes canines luisantes dans le cou de la silhouette inconnue que je voyais au loin. Mais il a suffi que tu relèves tes yeux vers moi, que tu m’adresses la parole le plus naturellement du monde pour que j’en oublie mes pulsions animales et jusqu’à ma condition de vampire. 400 ans que j’attendais cela. Pour la première fois depuis ma transformation, je ne lisais dans les yeux d’un homme ni la peur, ni l’effroi et la jeune fille qui se reflétait dans ses prunelles me semblait presque humaine. Tu vois Kira, j’aurais aimé me mirer dans ton regard indéfiniment pour avoir la sensation, une fois, rien qu’une dernière fois, de n’être pas un monstre n’inspirant qu’horreur et dégoût. Tous ces sentiments, ses émotions que je pensais avoir oubliées à jamais ressurgirent alors avec une violence inouïe. Boire me parut accessoire, moi, je n’avais besoin que de toi. Je me sentis faiblir et le sommeil engloutit tout : le monde, la souffrance et toi.

KIRA'S POINT OF VIEW


Elle s’effondra, sans un bruit, s’enfonçant délicatement dans la neige. Ses longs cheveux blonds formaient une sorte de halo autour de son visage diaphane d’une beauté presque irréelle. Qu’étais-je sensé faire ? J’évitais avec précautions les responsabilités et les seules qu’on m’ait accordées consistaient à aider Maria Praskovia à marcher ou à apporter à mon père ce dont il avait présentement besoin. Et là, je me retrouvais avec une fille sur les bras, une fille dont, du reste, j’ignorais jusqu’au nom. Il me semblait que toute ma vie durant, j’avais passé mon temps à fuir le reste du monde et paradoxalement, à attendre quelqu’un que je ne connaissais pas. Je crus pendant un instant qu’il s’agissait de cette fille. Malgré moi, je me baissais et remarquais alors que sa gourmette portait une inscription parfaitement lisible bien qu’érodée par le temps : Lena. Alors la superbe créature que je serrais contre moi s’appelait Lena. En désespoir de cause, je décidai de la ramener au village, la déposai chez un habitant et rentrai chez moi comme si elle n’avait jamais existé.

Lena n’avait été qu’une présence lumineuse mais fantomatique au cœur d’une nuit gouvernée par les ténèbres.
Un an après cette furtive rencontre, je pensais toujours à Lena. Quoi que je fasse, je revoyais son regard espiègle et qu’importaient les objets sur lesquels s’exerçait ma raison, mes pensées me ramenaient irrémédiablement à elle. Pourtant, je n’aimais pas Lena. Maria Praskovia avait pour habitude de répéter à qui voulait bien l’entendre que les premières impressions étaient gages de vérité, et je l’approuvais sur ce point. Mon unique rencontre avec Lena m’avait laissé une sensation d’inachevé. En dépit de son attitude provocante et de ses approches séductrices, il me semblait qu’un gouffre infranchissable nous séparait elle et moi comme si nous n’appartenions pas au même monde. Elle se trouvait malgré elle, en contradiction avec le monde qu’elle hantait pour une raison que j’ignorais alors et la vérité m’apparaissait, éclatante : Lena était seule et je n’y changerais rien.

Je tombais gravement malade l’année suivante. Le médecin diagnostiqua très clairement une pneumonie et compte tenu de l’inexistence manifeste de remèdes efficaces, je me savais perdu. A chaque fois qu’une quinte de toux m’agitait, je craignais de voir ma main tachée de sang et c’était avec un soulagement sans cesse renouvelé que je parvenais à retrouver un rythme respiratoire normal.
J’ai toujours nourri une certaine obsession vis-à-vis du temps dans le sens où il déterminait la mortalité. Chaque seconde arrachée à mon existence s’ajoutait aux centaines de milliers se trouvant déjà dans la partie inférieure du sablier. Le passé augmentait, le futur raccourcissait. Les perspectives d’avenir s’amenuisaient et les regrets persistaient. Je songeais à tout ce que j’avais laissé filer, à ce que j’aurais du faire, et ce dont j’aurais du m’abstenir pour finalement aboutir à la conclusion suivante : Kira Vlasievski est passé à côté de sa vie. Mieux valait tard que jamais. Dans le cas présent, c’était « très » tard et j’aurais préféré crever, confit dans mon ignorance mais heureux. Le temps m’était compté et je le gaspillais inutilement en vivant comme si je n’allais jamais mourir. Je restais alangui toute la journée dans ma chambre, la tête sur le côté et une jambe pendant dans le vide, fixant le plafond pensivement. Je tenais assurément plus de la loque que de l'humain et cette pensée me désespérait sans compter qu'à mon plus grand malheur, en dépit de ma volonté de me changer les idées, je n'y arrivais aucunement. Mon esprit se trouvait comme englué dans une mélasse inextricable de pensées et de sentiments confus, me plongeant dans un profond marasme duquel je ne parvenais à se dépêtrer. Annihilant toute volonté, il me maintenait dans une position de faiblesse tant mentale que physique.

Je me résignais à revivre la même journée jusqu’à la fin. C’est rassurant de se dire que notre disparition ne modifie en rien les jours qu’il nous reste et qu’elle ne changera pas non plus le futur. Je m’apprêtais à m’endormir lorsque la fenêtre claqua, je m’en approchai et y découvris Lena. Instinctivement, je voulus la questionner sur la raison de sa venue, mais je m’en fichais. Cela n’avait pas d’importance, elle était là, c’était tout. Je l’attirai brusquement contre moi et passai mes bras autour de sa taille fine. Je pouvais sentir son souffle dans mon cou et ses bras blancs derrière ma nuque. Et puis, je ne sais pas quelle folie me prit. Sans réfléchir et sans doute mu par la crainte de mourir sans avoir aimé, je couchai Lena sur mon lit. Elle ne se refuserait pas à moi, ses sentiments irradiaient littéralement. Pardonne-moi si j’agis comme une bête sauvage, pardonne-moi si je ne fais rien dans les règles. Si je ne peux pas me retenir, c’est un peu de ta faute aussi. Je vais y aller directement, je me rattraperai plus tard. C’est poussiéreux, sombre et étroit ici, sans aucun doute à des lieux de ce dont peut rêver une jeune fille, mais qu’est-ce que ça peut faire ? Lena sait que je suis un salaud et elle ne m’oppose aucune résistance. Je me tenais au dessus d’elle, mes paumes de chaque côté de sa tête et je la contemplais. Maria Praskovia avait sans doute raison. Lena m’échappait totalement. Elle me fixait sans réellement me voir, passa une main sur la joue et je la sentis à peine m’effleurer. C’était comme si Lena n’était pas réelle : son visage marmoréen, ses cheveux dorés, son teint diaphane, tout en elle me semblait insaisissable. Je n’osais pas même la toucher, craignant de la faire disparaître. Ces statues grecques dans les livres de Mr Ivanovitch sensées représenter autrefois l’idéal divin appliqué au corps de l’homme, me faisaient penser à elle. Leurs proportions mathématisées, répondant aux critères antiques de la perfection, leurs traits d’une finesse incomparable et leur grâce infinie étaient autant d’attributs que possédait Lena. Mais ces statues comme elle, n’exprimaient rien et demeuraient creuses, désespérément creuses. Moi je tremble, de peur et de froid. Lena saisit mon poignet et me demanda :

« - Tu as peur petite fille ?

- Je devrais ?

- Ce n’est pas à moi de te le dire. Pourquoi tu trembles ?

- Demain, tu regretteras sûrement. »


Elle secoua la tête. Soudain, mon corps fut agité de convulsions violentes, je toussais, sans pouvoir m’arrêter. J’avais peine à reprendre mon souffle et ce fut sans surprises que je constatais qu’une fois de plus, je crachais du sang. Lena resserra encore un peu plus son étreinte autour de mon poignet et affolée, elle ajouta :


« - Tu es malade petite fille ? Tu es malade, n’est-ce pas ?

- Non. C’est rien.

- Tu vas mourir ?

- Un jour, comme tout le monde. Si ce n’est pas de cette manière là, ce sera autre chose. On joue tous un rôle dans le théâtre du monde, certains sortent de scène plus tôt que d’autres, c’est tout. Je n’y peux rien, et toi non plus. Il ne sert à rien de se lamenter. Les larmes qu’on verse pour les autres sont toujours les plus sales. »


En réalité, j’étais mort de peur. La crainte de manquer de temps, la précipitation, la fièvre, tout cela montait en moi et s’y fondait. Je voulais faire de cette nuit la plus belle, la plus éclatante, la plus intense parce qu’elle serait peut-être la dernière pour moi. Mais ça évidemment, j’étais incapable de te le dire. Jouer le type insensible, courageux face au destin inéluctable qui l’attend, résigné et serein, m’apparaissait plus simple et surtout, beaucoup plus rassurant.
Puis, tout s’enchaîna vite, trop vite, si vite que je ne compris pas immédiatement ce que nous venions de faire. Des bruissements de vêtements, quelques gémissements, l’émergence d’un plaisir nouveau et ton visage, teinté de jouissance et d’inquiétude … je ne réalisais pas ce qui se passait alors que j’en étais le principal acteur. Je me souviens t’avoir entendue murmurer « Pardonne-moi Kira. » suivi d’une indicible douleur et puis plus rien. Tout prit fin dans un chaos informe.


Kira Vlasievski, âge indéterminé, vampire de son état.

LENA'S POINT OF YOU

Ca ne devait pas se passer comme ça.
J’avais décidé de mettre fin à ma vaine existence et de m’établir dans le village misérable jouxtant Moscou pour te voir une fois la nuit tombée. Loin des communautés de vampires, je renonçais à tout, pour un humain. C’était totalement absurde, mais peu m’importait : tout me semblait dénué de sens depuis ce mois de novembre 1634. Ainsi, je savais déjà qu’une pneumonie ravageait ton corps et qu’une véritable course contre la montre avait débuté. J’étais vouée à perdre. Le temps est un salaud qui prolonge des vies, en emporte d’autres, accorde l’oubli ou le repos. Ca ne devait pas se passer comme ça. J’avais d’autres projets dont je savais qu’ils ne se concrétiseraient jamais. J’espérais me complaire dans mon admiration narcissique, te voir devenir un homme, intégrer ton clan et cet avenir idyllique n’aurait eu de fin que la tienne dans quelques dizaines d’années. Mais pas maintenant. J’ai réfléchi, longuement, tournant et retournant en tous sens le problème en prenant soin d’écarter d’emblée l’unique solution. Mais je dus me rendre à l’évidence. C’est pourquoi, cette nuit d’octobre, je vins, feignant l’ignorance pour mieux accomplir mon funeste dessein. Kira. Je n’avais jamais prononcé ton prénom qui cette nuit là, sonnait ton glas. Il fallait que tu vives. Des imbéciles naissent, vivent et meurent après de multiples années passées sur Terre à remplir leur rôle d’immonde parasites et toi, la fortune t’a épinglée à l’aube de tes vingt ans. Je vis mes larmes perler sur ta nuque blanche avant même de réaliser que je pleurais et plongeait mes crocs dans ton cou. J’avais la sensation de vivre à nouveau ma transformation : l’infinie douleur, le trouble, le chaos intérieur et le visage du meurtrier comme une vision persistante.


Pour te permettre de vivre encore, je venais sciemment de te condamner à la solitude, à la souffrance et à une vie d’errance et de doute. Tel devait être le prix de l’éternité. Quelle ironie.

KIRA'S POINT OF VIEW

A l’extase suscitée par l’amour succéda un prodigieux chaos. Même avec le recul que m’accorde mon statut, je ne saurais décrire avec précision cette transformation. Il me semblait que de tout mon être, remontait une souffrance enfouie depuis longtemps, comme si, en cet instant, je comprenais le sens véritable du mot douleur. La douleur ce ne sont pas les larmes de l’enfant qui tombe en jouant et s’écorche le genou, ni la peine causée par la perte d’un être cher. Ce n’est pas l’affliction de la femme trompée, ni celle de l’homme ruiné. C’est autre chose. Il me sembla qu’un gouffre immense s’ouvrait dans ma poitrine, aspirant tout autour : ce que j’avais été, le vide et toi. J’aspirais, comme si ma vie en dépendait, comme si ce trou béant était voué à ne jamais se refermer. Je ne saurais dire combien de temps cela dura puisque le temps n’était plus rien sinon une durée molle dans laquelle rien ne marquait, mais lorsque le trou se boucha enfin, il me semblait que j’étais devenu un autre, ou plutôt que nous étions deux à cohabiter dans un même corps : moi et la bête, artefact animal et sanguinaire que je ne parviendrais sans doute jamais à refouler, ni à contrôler totalement. Un combat acharné nous opposait elle et moi afin de déterminer lequel l’emporterait sur l’autre. Mais ma faiblesse n’avait d’égale que la puissance, la rage et la force que témoignait la bête. Mon esprit me paraissait prisonnier d’un étau inextricable qui ne le libérerait que lorsque l’un ou l’autre sortirait vainqueur de cette lutte mentale. Le visage de Lena m’apparaissait par flash, immense et flou, mais il n’avait rien perdu de sa beauté. Les éléments s’assemblaient selon un puzzle effrayant, le mécanisme de la vérité se mettait en marche et ma vie se mit à défiler sous mes yeux. Alors, j’ai découvert avec effroi la haine, la rancune, les regrets et la malveillance, l’infiniment trop pour un seul homme.

Les années se succédaient, immuables. Je revivais les mêmes scènes inlassablement, j’incarnais la stabilité dans une Russie qui n’avait de cesse de changer. Cela n’avait pas d’importance pour moi. J’allais, de village en village en prenant soin de ne pas y rester plus de 20 ans au risque d’éveiller des soupçons quant à mon éternelle jeunesse. On m’appelait « le jeune homme au visage pâle », « le jeune garçon au teint d’albâtre » et autres surnoms que je n’ai pas retenus. La solitude m’accablait, j’étais condamné à vivre seul, dans un monde que j’avais quitté, parmi des hommes qui ne mesuraient pas la richesse de l’existence dont ils jouissaient. Dans les premières années, je commençais à entrevoir le dixième de ce qu’avait enduré Lena et la raison pour laquelle ses prunelles demeuraient vides et sans âme. J’avais oublié, moi aussi, la chaleur d’un corps, la crainte du danger et la sensation de se réveiller sans rien savoir de notre avenir proche. Je n’avais pas d’avenir puisque je devais vivre éternellement. A mes côtés marchaient la Solitude et la Folie. L’éternité me permit de constater que notre mémoire n’est pas infaillible comme je le pensais et, afin de me persuader que j’avais un jour été humain, je me refusais à boire le sang de ceux qui avaient été mes semblables. Les rats et autres mammifères constituaient la base de mon alimentation, mais ça ne suffisait pas. L’insatiable bête de ne se satisfaisait que du sang humain et, je devais lui laisser la place à contrecœur lorsque je sentais que la Folie se rapprochait trop de moi.

Napoléon tente d’étendre son empire en Russie en 1812, c’est la campagne de Russie, mais vaincus par le froid, ses grognards renoncent : on parle de Bérézina. Dans le même temps, la littérature et la musique russes connaissent un véritable essor.


Des êtres qu’on a retiré de la vie, leur seule ressource est de simuler la vie, d’imiter les gestes des vivants. Je me suis mis à rassembler des débris de manies, de vices, d’habitudes et maladroitement, j’ai tenté d’en faire quelque chose qui tienne à peu près la route et qui ressemble à ce que j’ai perdu.

La Russie devenait alors une grande nation littéraire et musicale. De mon vivant, les litanies de Mr Ivanovitch sur les livres et la musique m’ennuyaient profondément et, paradoxalement, c’est durant ma non-vie que je m’y intéressais davantage comme si je cherchais à rattraper le temps perdu et à rendre miens d’anciens loisirs humains. J’allais au Bolchoï entendre des ballets de Tchaïkovski, mon corps fut parcouru de transports durant le lac des cygnes et je me surprenais à me lancer des réflexions dignes de Mr Ivanovitch. Tout était en perpétuel changement : mon pays, mon existence, mon moi mais au cœur de ce monde où tout défilait, la musique, elle, persistait. Le violon qui évoquait auparavant la mort de ma mère, constituait désormais un lien ténu à mon passé et je décidais d’apprendre à en jouer. J’avais l’éternité devant moi pour ça.
Je lisais beaucoup. De nombreux auteurs émergeaient, mais aucun ne me semblait aussi illustre que Dostoïevski. Son ouvrage, le joueur, devint rapidement mon livre préféré. Le héros se nommait Alexei Ivanovitch et comme moi, c’est une femme, Pauline Alexandrovna, qui le conduisit à sa perte (le roman de Dostoïevski ne décrit pas Alexei ruiné, mais il est des fois où il perd tout.) en le poussant à franchir pour la première fois les portes du casino. Dès lors naquit chez lui une véritable passion pour la roulette russe. Bien sûr, je ne jouais pas : l’argent qui obsédait Maria Praskovia me semble bien dérisoire et la richesse toute relative. Ce n’est ni plus, ni moins qu’une denrée périssable, un métal sale et crasseux passant de mains en mains. J’aimais les pièces de Tchekhov au théâtre et les nouvelles de Gogol.

Je m’éveillais, lentement, aux arts, même s’il s’agissait là d’un réveil passablement illusoire n’ayant pour but que
d’occuper temporairement l’éternité à laquelle j’étais promis.

Après l’abdication du tsar Nicolas II à l’issue de la révolution de février 1917, un gouvernement provisoire est crée auquel s’opposent les soviets en octobre 1917. Dans la nuit du 24 au 25 octobre, les bolcheviks s’emparent du pouvoir. Lénine prend la tête du gouvernement provisoire et les bolcheviks appliquent leur programme (armistice avec l’Allemagne, partage des terres) mais le pays se trouve en situation de guerre civile. Ainsi, le gouvernement établit une dictature grâce à la Tcheka (police politique) et à l’armée rouge.


La politique ne m’a jamais intéressé et je suis incapable de me forger des opinions en faveur de tel ou tel régime ou gouvernement. Je lis la Pravda mais cela manque d’objectivité. Les révolutions russes ne m’affectent pour ainsi dire, pas du tout. La Russie change et ces évènements en constituent peut-être la preuve la plus évidente. J’ai grandi sous un régime tsariste, j’ai connu l’avènement des Romanov et ai assisté à leur apothéose. C’est étrange de se dire que quelques jours et des millions de travailleurs suffisent à renverser l’ordre établi depuis des siècles dans lequel on a grandi et qui nous semblait tellement ordinaire, comme s’il était indispensable à la Russie. Nous entrons malgré nous dans une nouvelle ère dominée par le tout collectif et l’abolition de la propriété privée. Les grandes familles comme la mienne se retrouvent ruinées, mais je m’en fiche. Il y a longtemps que je n’appartiens plus à ce cercle doré. J’aurais aimé me ranger du côté des russes rouges ou des blancs,je ne sais pas, afin de ressentir encore une fois le frisson que la crainte de la mort provoque chez les hommes, mais je m’y résignai. L’humain que j’étais n’aurais pas agi ainsi, du moins je le supposais. Alors, je contemplais de haut la débâcle à laquelle se livraient les mortels, un indescriptible et sanglant chaos au nom de leurs idéaux.
L’armée allemande, la Wehrmacht, est vaincue pour la première fois sur terre à Stalingrad. Cette victoire soviétique marque un tournant majeur dans la deuxième guerre mondiale. L’URSS tirera par la suite, un certain prestige militaire de cette sanglante bataille.


Capitulation allemande. Je m’engage dans une guerre dont l’horreur n’a d’égale que la barbarie. Je suis soldat dans l’armée rouge. Des centaines de milliers d’autres jeunes courent se faire déchirer les flancs pour la patrie, la fleur au fusil. Je ne sors que la nuit et au matin, on retrouve des soldats allemands, deux trous rouges dans la nuque. Les circonstances changent en temps de guerre : tuer devient la condition sine qua non de la survie et même si je ne crains rien, je préfère mettre mes « capacités » au service du conflit, même si ce dernier m’échappe. Offrir délibérément sa vie alors qu’on la détient encore, ça n’a pas de sens. La guerre représente pour moi le paroxysme de l’absurde. J’ai envie de leur crier de rentrer chez eux, même si c’est lâche ; même si l’honneur le leur interdit, parce qu’il n’y a rien pour eux ici, sinon la mort cruelle qui les attend.
Nous serons deux millions de russes et d’allemands à mourir à Stalingrad. Deux millions de cadavres et d’âmes privées de corps.

Tout s’accélère : c’est comme si la Russie avait été plongée dans un sommeil profond durant 20 siècles avant de se réveiller brutalement. La Russie se dote d’une industrie puissante et devient une puissance mondiale majeure. C’est le début des grands mythes qui provoquent une émulation manifeste chez les ouvriers et les paysans : Alexei Stakhanov ou Macha, la tractoriste. Les opposants sont éliminés et envoyés au Goulag, on procède à des purges dans l’armée et dans la presse : le Parti est infaillible. Plus rien ne rapproche cette Russie de celle que j’ai connue : les cheminées des usines remplacent la plaine dans laquelle Lena avait failli mourir et les modestes paysans ont laissé place aux millions d’ouvriers qui assurent son statut de puissance industrielle à la Russie. C’est le début d’une nouvelle ère, celle de la terreur nucléaire. Les deux grands possèdent l’arme atomique et chacun craint le passage de l’autre à l’action. Je jure fidélité au Parti sous peine d’être moi aussi déporté en Sibérie, je possède la carte du parti communiste, je suis un bon camarade et je feins de partager leurs idéaux. Chute de l’URSS, effondrement du communisme. Le monde entier entame sa mutation et je reste le même.
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